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Lecture syndicale : « L’ethnographie institutionnelle : Une sociologie pour les gens » par Dorothy Smith

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Howard A. Doughty, délégué syndical, section locale 560

Il est temps de fouiller dans les archives. Il y a bien longtemps, j’ai suivi mon premier cours formel du programme en études des femmes qui était enseigné par la professeure Dorothy Smith de l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario. Dorothy est décédée peu de temps avant son 96e anniversaire, le 3 juin 2022. J’espère qu’elle aurait été heureuse de savoir qu’un autre étudiant reconnaissant lui rend un vibrant hommage.

Née dans le Yorkshire, en Angleterre, Dorothy Smith s’est installée au Canada en 1967, où elle a développé la spécialité sociologique de « l’ethnographie institutionnelle », l’étude des organisations modernes par la description et l’analyse soigneuses des instruments presque incontrôlés de la communication sociétale et du contrôle social. Celui qui domine le récit de la vie professionnelle en contrôlant notre façon de communiquer, les moyens de communication, les méthodes et le contrôle du partage de l’information, est presque aussi important – et parfois même plus important – que les personnes qui ont le pouvoir de décider des politiques, des processus, des budgets, mais aussi des processus d’embauche, de mise à pied, de promotion et de discipline. Celui qui façonne l’histoire détermine également la substance du travail.

En cette période de pandémie, alors que le nombre de travailleurs précaires dépasse souvent le nombre de travailleurs à temps plein (dans l’enseignement collégial, le personnel précaire représente environ 75 % de tous les enseignants) et que de nombreuses personnes sont en télétravail et ne peuvent pas fraterniser en personne avec leurs collègues, la direction (l’employeur) intensifie et étend sa domination, non seulement en ce qui concerne l’organisation du travail et des tâches, mais également en trouvant des moyens pernicieux de s’immiscer dans la vie personnelle des gens.

Chaque jour, par exemple, mon collège envoie une multitude de courriels pour annoncer une foule d’activités qui traitent de presque tous les aspects de la vie : exercices d’aérobic et loisirs, sensibilisation à la santé mentale, counselling de carrière, photo-shopping, partage de recettes, planification de la carrière et de la retraite, développement professionnel (en particulier la formation technologique), discussions et réflexion de groupe inspirantes, mais aussi, j’allais oublier, pour donner le point de vue de l’employeur au sujet des nuisances du syndicat et des efforts déployés par la direction pour chérir et appuyer ses employés.

C’est ce qu’on appelle une « société totalement administrée ». C’est l’avènement de la dictature larvée dans le milieu de travail. On recueille des renseignements et on nous propose des algorithmes pour que les employés soient toujours plus productifs, et passifs.

L’ouvrage de Dorothy Smith est une référence parfaite pour comprendre comment les techniques de gestion sont utilisées pour socialiser la main-d’œuvre et imprégner tout le monde avec une idéologie propice à la direction. L’ethnographie institutionnelle n’est pas obsolète en dépit du fait que son origine remonte à près de vingt-cinq ans. Certes, l’ouvrage ne mentionne pas les dernières innovations informatiques, comme la désinformation et la propagande des médias sociaux, ni les dernières tendances et manigances liées à une gestion despotique, mais cela n’a pas d’importance. Il vous encourage à regarder votre lieu de travail comme le ferait un sociologue, ou même un anthropologue, à explorer cette communauté finalement inconnue et à découvrir pour la première fois les instruments de régulation interne qui vont apparaître.

On pense tous que les papillons adhésifs amovibles et les courriels ne sont rien d’autres que de simples moyens de communication, mais grâce à Dorothy Smith, on découvre les nouveaux moyens qui sont mis en œuvre pour normaliser l’oppression et faire croire aux travailleurs que leur lieu de travail est une grande famille unie où l’employeur a leurs intérêts à cœur.

Et oui, c’est vrai, il y a des patrons justes, dévoués et compatissants, mais ils sont eux aussi pris dans un cadre organisationnel qui nous conduit subtilement à accepter, parfois inconsciemment, la soumission. La direction fixe les limites de ce que nous pensons, disons et faisons. Et si votre syndicat local ne lutte pas sans relâche pour forcer l’employeur à rendre des comptes en contestant l’environnement global du lieu de travail, non seulement la direction contrôlera plus facilement votre personne pendant huit heures par jour, mais elle conditionnera également votre esprit 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Dorothy Smith, Institutional Ethnography: A Sociology for People (Lanham, MD: Alta-Mira Press). 272 pages. ISBN : 978-0-7591-0502-7

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